De l'initiative à la naissance de l'organisation

Dictionnaire Français

J’explore ici le phénomène entrepreneurial comme le désir individuel d’agir au sein d’une société entraînant, par nécessité d’ancrage sociétale, l’impulsion d’une organisation quelque soit la sphère professionnelle influençant sa forme : art, culture, ESS, sport, reprises, création, privées, publiques, sociétaire, associative... 

 

Par quel angle aborder l’entrepreneuriat et de quel stade parle-t-on ? Je souhaite écarter d’emblée le sujet de l’optimisation, la planification, la mesure du rendement économique d’un processus, d’une chaîne de valeur par la transformation (valeur ajoutée) de ressources genèse d’un produit ou service délivrée en contrepartie d’une rémunération, qui apparaît déjà tard dans le processus. Je veux m'intéresser ici au phénomène entrepreneurial au regard de la genèse de l’initiative, de l’impulsion de l’organisation. 

 

Sous cet angle, deux éléments m'intéressent : le rapport à l’incertitude, à l’étendu de son champ et à son processus de résolution par l’individu (ou l’équipe) d’une part et l’ancrage dans l’imaginaire collectif, donnant consistance à l’organisation : viabilisation du projet, d'autre part. Or dans ces deux éléments, on observe que le caractère social est prépondérant.

A l’origine, l’organisation est inexistante. Elle est présente uniquement dans l’esprit de l’entrepreneur. Il pourrait travailler des années dessus seul qu’elle ne prendra pas plus forme ailleurs que dans son esprit. Comment prend-elle forme ? Il ne s’agit pas de déposer des statuts selon une forme juridique, même si l’effet de cristallisation que peut avoir cette action dans les représentations reste impactant. Elle s’ancre dans un imaginaire collectif nécessitant des interactions sociales puis des flux physiques et intangibles (ressources). Ce qui la rend “réelle”, consistante, viable c’est le maintien (puis l’augmentation) de ces interactions et flux. Elle prend donc forme par adhésion de parties prenantes (individus ou structures autres que l’entrepreneur) nourrissant ces flux.

 

L’adhésion s’acquiert par intérêt ou concours d’intérêts. Il ne s’agit pas d’aligner les intérêts, ces derniers peuvent être différents mais ils doivent mener au partage de l’envie favorisant le développement de l’organisation. Les actions de parties prenantes, générant ces flux tangibles ou intangibles pour le développement du projet permettent le passage l’idée à l’organisation.

 

Pour remporter l’adhésion des parties prenantes, la viabilisation du projet passe par un travail de représentation et de conviction pour rallier des parties prenantes : l’entrepreneur doit se représenter les formes d’adhésion au projet qui seront susceptibles de lui fournir des ressources. Pour convaincre, il amène les parties prenantes à se positionner, à croire à de nouvelles conventions (représentations de l’organisation et de son fonctionnement) construites sur la base des singularités de l’entrepreneur et des adhésions successives conférant proposition de valeur et moteur de croissance : c’est un modèle, plus précisément modèle économique dans le cadre d’une activité lucrative. Le travail consiste à s’approprier le mécanisme complexe de la proposition de valeur, de la notion de besoin (au sens marketing), de déchiffrer les interactions sociales établies, les moyens, les ressources, l’éventuelle équation de profit… et d’établir un discours clair en exposant ces nouvelles conventions afin de convaincre qu’elles sont mutuellement bénéfiques. Il n’y a aucune notion de tort ou raison, de bon ou mauvais à ce stade, il s’agit de remporter l’adhésion : ce n’est pas tant le modèle conçu qui apportera la consistance, mais bien les adhésions successives. Le projet pourra être bancal, injuste, inégal selon les points de vues… s’il acquiert de l’adhésion, il naîtra.

La seconde contribution immédiate (ou parallèle) de la dimension sociale de l’initiative (donc de l’adhésion des parties prenantes comme du rejet par les non-convaincus ou indifférents) est dans la réduction de l’espace de l’incertitude : la confrontation systématique de la représentation de l’organisation à autrui  permet de choisir et prioriser les actions tout en inscrivant ces dernières dans l’imaginaire collectif.

 

Devant ce sentiment d’incertitude, la principale problématique de l’entrepreneur est de choisir. Les possibles et facteurs d’influence semblant infini, où tirer les données, informations permettant de définir les prochaines actions ? L’envie débordante d’agir se frotte au champ illimité des actions, des canaux de dépense d’énergie. Choisir dans un contexte où il y a très peu de moyen de savoir si une information est pertinente pour décider. Aucun “calcul” n’est possible pour répondre à ses questions. L’entrepreneur fait face à une infinité de possibilités avec peu d’indices pour réduire l’espace de choix, tracer une route à prendre. Il va devoir faire appel à son jugement et à l’hypothèse.

C’est face à ce dilemme que le caractère social intervient : “puisque je n’ai pas de critères à ma disposition me permettant de choisir, je vais m’accorder avec d’autres et nous déciderons quoi faire ensemble.” Ou plutôt l’intérêt de l’autre influencera mon choix et mes prochaines actions. L’engagement des parties prenantes (ou celle du rejet d’autres) va permettre la réduction des options. On parle d'une approche intersubjective de la résolution de l’incertitude. (Verstraete 2008)

 

La singularité dans le rapport à l’incertitude, dans l’approche sociale d’adhésion des parties prenantes, dans l’origine de l’énergie soulevée par l’envie d’agir amènent l'individu sur un mode entrepreneurial singulier. Cette singularité est transmise à l’organisation et alimentée par le côté aléatoire des adhésions des parties prenantes (qui vient d’abord et avec quoi, donc quels flux apparaissent et dans quel ordre).

Non seulement les engagements de parties prenantes réduisent le sentiment d’incertitudes en permettant la décision et l’action, mais la chaîne croissante d’engagements constitue progressivement un réseau social au sein duquel se crée les flux physiques et intangibles permettant proposition de valeur et instauration des conventions relatives à sa production. Les engagements permettent de fédérer, consolider les liens existants et favoriser les nouveaux engagements. S’il en résulte un échange économique rentable sur la durée : c’est la naissance d’un marché.

 

La création de marché (la concrétisation viable et profitable de l’initiative entrepreneuriale sur le plan économique) est un processus social arbitraire. D’autres décisions, actions, échanges, canaux, flux auraient pu être mis en place avec d’autres parties prenantes et avec de bon voire de meilleurs résultats. Ces conditions résultent des choix intersubjectifs des acteurs qui se sont rassemblés. La sélection des parties prenantes ne résulte pas d’une démarche d’optimisation (quel est le meilleur partenaire ?) mais d’une logique de limitation de l’incertitude en fédérant une chaîne croissante d’engagements autour de l’intérêt commun du développement de l’activité. La démarche entrepreneuriale consiste en la réduction de l’incertitude par cette opération sociale de transformation de l’environnement en un marché : création artificielle, ancrage dans l’imaginaire collectif résultant d’une série de choix d’acteurs partageant des ressources pour co-construire un produit ou un service, faire en sorte qu’il existe et soit disponible.

 

Autrement dit, l’adhésion des parties prenantes participe à la fois :

  • à l’ancrage de l’initiative dans l’imaginaire collectif, lui conférant le statut de viabilité

  • à la réduction de l’incertitude en permettant le choix et la priorisation des actions

  • au caractère singulier dans lequel se cristallise l’organisation et ses conventions

  • au développement de l’organisation par intensification des flux tangibles et intangibles

  • En ajoutant une dimension économique aux flux, cet ancrage devient marché.